Le Voyage

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C’est une scène animée entièrement inédite et des plus « littéraires », représentant un coin de chambre, celle d’un poète maudit, vers la fin du XIXe siècle (à en juger par le style de la décoration).

Au porte montre sculpté en forme de serpent (dans un lien pour sachet), il est 4 heures. Le Poète est sorti, sans doute pour acheter du vin chez le bougnat ou, chez l’apothicaire, sa quotidienne dose de laudanum.

La chambre est presque en ordre : l’on comprend qu’il a prévu de partir bientôt, et fort loin.

En effet, sur le tapis chamarré, une lampe à pétrole semble prête à éclairer la carte du Pôle (souvenir de l’Arthur Gordon Pym d’Edgar Poe), lestée, elle, par un sextant, un compas de marine, une mallette à fermeture square mouth et un parapluie noir. Dans le coin gauche, le recueil des Poèmes de Poe (illustré par  William Heath Robinson) est resté ouvert à la page d’« Eldorado »[1].

Au fond, une grande carte sur un chevalet exhibe le monde connu à la fin du XVIe siècle. Elle remplace symboliquement le visage d’un Fou du roi, et porte en devise, au front « O capvt elleboro dignvm  » (« Ô tête digne de l’ellébore », une plante qui soignait, dit-on, l’insanité mentale)[2].

Entre elle et le premier plan, sur une sorte d’estrade s’empilent une grosse malle à ferrures, une valise et un carton à chapeaux (avec une étiquette « Lord’sChapeaux), sur laquelle trône un haut-de-forme noir (mais pourquoi ce chapeau n’est-il pas dans sa boîte ?). Deux ours en peluche complètent cet ensemble (le Poète aurait-il gardé son âme d’enfant ?). A droite, sur un perchoir, encore le souvenir d’un texte de Poe: un Corbeau (peut-être empaillé  ?) est enchaîné.

Une partie de ces questions trouve sa réponse dans l’actionnement.

Quand on l’approche de la carte et du livre étalés sur le tapis, la lampe s’allume, et coiffé du chapeau noir — terreur ! — un crâne sort du carton et fixe le spectateur, tandis que le Corbeau — il était vivant ! — tourne la tête à gauche, à peine surpris de voir survenir la Mort en personne. Le maître des lieux ne l’avait-il pas invoquée, par ces vers à la fin du dernier poème des Fleurs du Mal, intitulé Le Voyage ?

O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

Charles Baudelaire – Les Fleurs du Mal, CXXVI.

Dissimulé dans la pile des bagages, un système de fils et crochets fait monter et descendre le crâne. Une tige à pivot fait interrupteur pour la lampe (une led à piles de 3 v.), et reliée à elle, une autre tige, coudée, traverse le plancher, le perchoir et le corps de l’oiseau noir pour faire pivoter la tête (au passage, c’est aussi sa patte droite, ce que l’on ne remarque guère).

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[1] The Poems of Edgar Allan Poe, illustrated and decorated by W. Heath-Robinson, London, George Bell & Sons, 1901, p. 64-65.
[2] Attribuée au mathématicien, géographe et cartographe dauphinois Oronce Fine, cette carte surprenante fut publiée en 1590 et se trouve conservée à la BNF. Elle arbore bien d’autres inscriptions, qui expriment une vision toute baroque de l’insignifiance du monde et de l’homme, bien faite pour plaire à un poète incompris de ses contemporains. En haut : « Nosce te ipsvm »(Connais-toi toi-même) ; sur la bandoulière : « O cvras hominvm O quantvm est in rebvs inane » (O vains soucis des hommes ! Que de néant dans les choses de ce monde !), « Stvltvs factvs est omnis homo… » [début de « Stvltvs factvs est omnis homo ab scientia confvsvs est omnis conflator in scvlptili qvia mendax conflatio eivs nec est spiritvs in eis »] (Tout homme a été idiotifié par la science, tous ces souffleurs ont été confondus dans leurs œuvres, parce que tout ce soufflage n’est que mensonge et l’esprit n’y est pas), « Vniversa vanitas o[m]nis homo » (Chaque homme n’est que vanité) ; sur les « oreilles » du bonnet : « Avricvlas asini qvis non habet » (Qui n’a pas des oreilles d’âne ?) ; sur le sceptre : « Vanitas vanitatvm et omnia vanitas » (Vanité des vanités, tout est vanité) ; sur le cou : « Stvltorvm infinitvs est nvmervs » (Le nombre des sots est infini).
Cette entrée a été publiée dans Automates.

Un commentaire sur “Le Voyage

  1. Ingrid (ISK) dit :

    Quoth the Raven?…

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